Les cours à l'Atelier Labelle Durand

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Les « tactiles » et les « visuels »    

J'ai intégré dans la méthodologie de mes cours les concepts de "visuel" et de "tactile" que Viktor Lowenfeld développe ainsi :
These types are theoretically at opposite ends of a continuum and refer to the mode of perceptual organization and the conceptual categorization of the external environment. 1

    Je résumerais ainsi les deux catégories. La personne visuelle crée le contact avec son environnement d'abord par les yeux et se sent spectatrice, alors que la personne tactile est soucieuse de ses sensations physiques et de ses expériences subjectives qu'elle ressent de façon émotionnelle. La plupart des gens se situent entre ces extrêmes.
    Il m'apparaît important d'élaborer ici ces concepts, car ils me semblent primordiaux et je m’en sers constamment dans mes cours.   
    Le type visuel est l'observateur et il approche habituellement la réalité par son apparence.  Il semble que le visuel voit d'abord l'ensemble, puis qu'il incorpore les détails au tout. Il travaille simultanément sur toute la surface du tableau et revient superposer par touches les détails au fur et à mesure qu’il construit l’image. Le visuel est intéressé par les proportions, la ressemblance, la profondeur ("perspective"), les changements de lumière et d'ombre, l'atmosphère, la couleur "juste".  Les transformations dans l'apparence d'un objet sont vécues comme une expérience intéressante (les Cathédrales de Monet). Le visuel est un "impressionniste". Le visuel travaille de façon fluide, Delacroix, Rodin.
    A l'inverse, le type tactile est tourné vers le monde intérieur de ses sensations et s'intéresse au monde extérieur dans la mesure où il en a une expérience qu'il peut ressentir corporellement : toucher, tensions, sensations, émotions.  Les proportions et les formes sont déterminées par leur importance affective. Le tactile fait le focus sur ce qui l’intéresse et le reste disparaît. C'est ainsi que certains détails sont amplifiés en fonction de leur signification émotionnelle.  Il construit par blocs et supprime facilement la profondeur. Les « à-plat ». Ce type aime  souvent les textures et ce qui se touche.  Son art est subjectif.  L'artiste lui-même devient une partie du tableau. Les distorsions se font naturellement (pensez aux longs cous des portraits de Modigliani). Quand le tactile dessine, il perçoit, ressent ce qu’il a perçu, puis il l’exprime. Les couleurs et les formes sont choisies en fonction de valeurs subjectives.  La vache peut être rose sans problème. Le tactile est un expressionniste. Cézanne, refusé aux Beaux-arts, avait été
qualifié de « rustre » en dessin. Cézanne est assurément un tactile. Il y a de la puissance qui se dégage des œuvres tactiles,  Matisse, Soutine…
        Il m'a été particulièrement précieux, étant au départ une "visuelle" qui rêvait d'être tactile, de comprendre comment les personnes adultes qui viennent à mon cours et se disent nulles en dessin  sont en général des "tactiles".  Ces personnes se sentent souvent rejetées. Le fait de leur donner accès au "génie" de leur réalité perceptuelle en leur permettant de comprendre et d'accepter leur mode de relation a été fondamental.
    J'ai ainsi compris qu'il était sans intérêt de parler de proportions à une personne de type tactile et que l'espace n'a de sens pour elle que s'il correspond à une expérience.
    Je suis reconnaissante à Viktor Lowenfeld d'avoir élaboré ces concepts d'autant que Jean Goguen les avait intégrés à son enseignement et que j'ai pu moi-même en bénéficier. Ils donnent un nouvel éclairage à la réflexion sur l'art :
Viktor Lowenfeld affirmait : (...)art consists in depicting the relations of the
artist to the world of his experiences -  that is, depicting his experience with objects and not the objects themselves         
Ainsi la valeur de l'art repose-t-elle dans la transmission de l'expérience, qu'elle soit visuelle ou tactile,  et non dans l'habileté à reproduire un objet pour qu'il ait l'air "vrai" :
It will then become evident that "truth" is relative and that the word should be replaced by "sincerity".3

3Ibid. p. 256. "Il deviendra alors évident que la "vérité" est relative et que ce mot devrait être remplacé par "sincérité.1Viktor Lowenfeld and W. Lambert Brittain, Creative and Mental Growth, Sixth Edition (New-York: Macmillan Publishing, 1975), p.275.
    "Ces types sont théoriquement aux opposés d'un continuum et font référence à un mode d'organisation perceptuelle et à une conceptualisation de l'environnement extérieur."
Francine Labelle

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